05 Postface : Le bonheur est dans le près

DES INITIATIVES LOCALES EVERYWHERE

 

Locavores. Issu des termes latins « locus » (le lieu) et « vorare » (avaler, dévorer), « locavore » est un mot-valise dont le sens littéral pourrait se traduire par « celui qui avale le lieu ». On voit bien ici que l’endroit de la consommation prévaut sur l’objet consommé lui-même. Il est alors admis de définir les locavores comme des personnes faisant le choix de consommer des produits et aliments fabriqués ou produits près de chez eux, dans un rayon allant de 100 à 250 kilomètres maximum.

Si le « consommer local » s’applique en premier lieu aux produits alimentaires, il s’est aujourd’hui étendu à tous les domaines de la vie quotidienne : cosmétiques, textile, énergie… Pas toujours facile, alors, de respecter la règle stricte des 200 km. Chaque consommateur devient ainsi libre de se fixer ses propres limites. On retiendra toutefois qu’un produit dit « local » est avant tout, pour un Européen, un produit fabriqué dans sa propre région.

Également appelé localisme, le « consommer local » est plus généralement inspiré d’idées théorisées au XXe siècle par les économistes Leopold Kohr, Ernst Friedrich Schumacher ou encore Kirkpatrick Sale, qui prônaient une relocalisation globale de la vie politique, économique et sociale.

S’il fut effectivement dans un premier temps réservé à quelques adeptes du New Age 2.0, le « consommer local » ou localisme est devenu un facteur de réassurance, un vecteur de ré-enracinement et générateur de lien social. L’acte d’acheter plus de produits locaux (au mieux faits maison, au pire produits sur le même territoire) est peut-être une solution transversale qui répondra aux revendications de tous.

 
Origines et pionniers du localisme

Le mouvement Local First s’est lancé dans les années 80 avec des expériences qui gardent pignon sur rue aux États-Unis, tels que les réseaux Business Alliance for Local Living Economies (BALLE) et American Independant Business Alliance (AMIBA).

En France, elles commencèrent à se décliner au début des années 2000 en Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne (AMAP). Selon le même principe qu’outre-Atlantique, le consommateur adhère au collectif de maraîchers et récupère chaque semaine son panier de légumes et de fruits frais, souvent bio mais surtout livrés en direct par ses producteurs.

Dès 1978, le canton de Genève pouvait s’approvisionner aux Jardins de Cocagne. Le concept essaime alors partout en Europe avec la création de Food Co-ops au Royaume-Uni, de groupements d’achat solidaire en Italie ou encore de GASAP (Groupes d’Achat Solidaires pour l’Agriculture Paysanne) en Belgique.

 
Retour à la terre, quête de sens urbain

Quitte à raccourcir la distance entre lieux de production et consommateurs, autant l’annuler complètement en faisant venir la production maraîchère au cœur des villes : Montreuil en région parisienne accueillera courant 2019 La Cité Nourricière, une « solution d’autosuffisance alimentaire urbaine » qui produira aux portes de Paris ses propres fruits et légumes, dont certains seront cultivés avec des savoir-faire oubliés.

Aux Pays-Bas, le projet Rooftop revolution a déjà permis de végétaliser plus de 14 000 m2 de toits dans trois villes différentes, tandis qu’en Espagne, avec Optimus Garden, l’agriculture urbaine s’invite à l’intérieur même des lieux de vie (restaurants et domiciles) grâce à un système de culture verticale hydroponique adapté.

 
La distribution, source de bien-être et de réassurance ?

Les supermarchés collaboratifs surfent aujourd’hui autant sur un approvisionnement en circuits courts que sur l’exigence de donner un sens à l’acte d’achat, de l’inscrire dans une logique de vie de quartier. Fondateur de la coopérative La Louve, le premier supermarché coopératif et participatif de Paris, Tom Booth ne pouvait être plus clair au micro d’Europe 1 dans l’émission Circuits Courts : « Les clients de La Louve se sentent chez eux. » Un nouveau rapport avec les lieux de distribution de produits agro-alimentaires serait né, une nouvelle appréhension de l’acte d’achat à l’aune du rapport à l’autre et, toujours, de quête de sens.

« Consommer local » n’est pas antinomique de la distribution traditionnelle. On retrouve sur les linéaires de Carrefour les produits de la marque « C’est qui le Patron ?! », « une marque utile et qui donne du sens à notre consommation ». Les enseignes vendéennes de Système U se sont associées pour leur part aux producteurs de Juste et Vendéen, une marque des producteurs du département de la Vendée lancée officiellement en juillet 2018.

 
Le localisme, un vivier d’emplois ?

Un rapport du Conseil d’Orientation pour l’Emploi (COE) paru en juin 2018 corrobore l’avis des consommateurs. Sur le plan comptable, une consommation responsable serait l’opportunité de créer environ 150 000 emplois si les ménages français substituaient les produits importés par leurs équivalents produits en France. Seraient ainsi réinjectés dans l’économie française plus de 13 milliards d’euros, sur la base de 10 % des biens de consommations importés remplacés par des produits nationaux.

Rossignol (ski), Repetto (chaussures), Smoby et Meccano (jouets), Majencia (mobilier de bureau), entre autres, ont été motivés à relocaliser dans l’Hexagone tout ou partie de leurs productions, pour des raisons de qualité et de logistique. Au-delà du triptyque qualité-coûts-délais, la proximité avec les grands centres académiques de recherche et d’enseignement est un avantage notable en termes de productivité et d’innovation, à mettre indirectement au crédit de l’ancrage local des entreprises.

 
Les monnaies locales complémentaires, sources de fierté et de dynamisme économique

En 2015, le pays basque faisait la une avec une toute nouvelle monnaie, l’Eusko. Grâce à ce concept de monnaie locale complémentaire (MLC), les territoires retrouveraient une identité propre, cette dernière ayant été mise à mal par des initiatives sujettes à polémique. On pense notamment à la nouvelle carte des régions. Plus de 60 nouvelles MLC ont succédé en France à l’Eusko basque, monnaie locale la plus utilisée en Europe, et sont encore en circulation.

Les autres pays européens ne sont pas en reste, de nombreuses MLC ayant vu le jour après 2008. « Si la crise est financière, la solution sera financière » est ainsi la formule à l’origine de la création du Sardex, monnaie locale de la Sardaigne (Italie). La région de Košice, en Slovaquie, entend, elle aussi, soutenir son développement économique grâce à la création en 2015 du Ducat, au taux de change avec l’euro de 1 contre 1.

 
Local et digital sont indissociables

Impossible d’évoquer les liens entre outils numériques et consommation locale sans citer le succès de La Ruche Qui Dit Oui ! Cette plateforme Internet accueille depuis 2010 des petites communautés de consommateurs (les « ruches ») qui se mettent en relation directe avec les producteurs pour acheter leurs fruits et légumes à moindre frais. Il existe plus de 800 ruches en France, avec plus de 4 500 producteurs, lesquels sont en moyenne à 43 km des ruches qu’ils livrent. La Ruche Qui Dit Oui ! a déjà essaimé dans 8 autres pays européens dont le Danemark, la Suisse et les Pays-Bas. Ses cousins italien (Loonity) et espagnol (Farmidable) connaissent eux aussi un succès grandissant.

Le digital répond également à une attente importante des localistes, la lutte contre le gaspillage. D’après le site Internet de l’application Too Good To Go, un tiers de la nourriture mondiale est jetée. Selon ses créateurs, 8 % des émissions des gaz à effet de serre serait dû au gaspillage alimentaire, ce qui le placerait en troisième position derrière la Chine et les USA s’il était un pays. Née en Scandinavie et déjà présente en Allemagne, en Suisse, au Royaume-Uni, au Danemark et en Norvège, l’application Too Good To Go permet à son utilisateur d’acheter aux commerçants locaux leurs invendus, qu’il s’agisse de viennoiseries ou de plats préparés en restaurant. Une revalorisation gagnant-gagnant aussi économique qu’écologique !

 

SE CHAUFFER, S’HABILLER, CONSTRUIRE, VOYAGER… LOCAL !

 

La qualité et la sécurité d’approvisionnement ne sont pas l’apanage des produits de bouche, loin de là, comme le prouve le panorama non exhaustif de secteurs plus ou moins inattendus qui ont cédé aux sirènes localistes.

 

L’énergie

Constatant que l’empreinte carbone liée au transport des déchets organiques jusqu’à un méthaniseur annulait les bénéfices de sa production de biogaz, l’entreprise britannique Seab Energy installe aujourd’hui des containers mobiles directement au pied des immeubles. L’énergie est ainsi produite là où elle est consommée.

Le solaire est aussi l’occasion de réunir des acteurs privés et publics, à l’image du projet collectif local et démocratique Solaire d’ici, sur le territoire de la métropole grenobloise. Côté éolien, au Danemark, Samso se targue d’être « l’île de l’énergie renouvelable » avec ses 21 installations. Son système énergétique, appartenant en grande partie à ses habitants, lui permet ainsi d’être pleinement autosuffisante.

Mais c’est en Allemagne que les coopératives énergétiques sont les plus répandues. En 2017, pas moins de 42 % de la puissance installée issue des énergies renouvelables (100.3 gigawatts) appartenait soit à des citoyens, soit à des coops.

 
Le tourisme

L’initiative Interreg de Savoie-Mont Blanc et de ses voisins suisses entend répondre à la question « Comment développer la consommation des produits locaux, notamment auprès de la cible touristique ? ». En Suisse, la réponse passe notamment par le réseau des « Tavolatas », des fermes auberges proposant à leurs visiteurs des menus préparés à partir de produits du terroir provenant de la ferme ou de la région.

Même objectif pour la ville de Florence (Italie), qui, confrontée à l’essor des fast-foods, entend imposer un minimum de 70 % de produits locaux dans l’ensemble de ses restaurants.

 
Les cosmétiques

Qui aurait parié il y a 10 ans que la cosmétique intégrerait le mouvement néo-localiste ? Une intégration certes confidentielle, mais elle a le mérite d’exister. L’aromathérapeute Julien Kaibeck l’incarne aujourd’hui et propose sur slow-cosmetique.com une palette complète de produits nécessaires à la conception chez soi de produits de beauté. Le site se distingue en indiquant systématiquement les lieux de production, ces derniers étant pratiquement tous situés en France. Les producteurs doivent aussi répondre à une charte, qui comprend un volet « achat local ». Citons également la marque Makesenz, dont les produits sont entièrement fabriqués dans son laboratoire bruxellois, ou chez ses partenaires, tous situés en Belgique.

 
L’habillement

Fabriquer des vêtements garantis locaux reste difficile, les fibres, base nécessaire à tout tissu, sont pratiquement toujours produites hors de nos frontières. à l’heure actuelle, seuls la fibre de lin (dont la France est le premier producteur mondial) et le chanvre sont concernés par des projets d’utilisation en circuits courts pour la confection de vêtements. Mais des initiatives existent pour relancer localement certaines filières, notamment celle du coton. C’est le cas des polos Jean Fil, dont la conception est entièrement réalisée en France, « du champ à la confection ». Le coton cultivé dans le Gers sera même millésimé.

Suzanne Lee, créatrice britannique, va plus loin. Selon elle, le futur de la production des matières textiles est à l’hyper-local, puisqu’elle prendra place directement au domicile des consommateurs. C’est en tout cas ce qu’elle propose à travers le projet BioCouture, permettant de faire « pousser » ses propres tissus à partir de micro-organismes vivants.

 
La construction

En Norvège, l’architecte Oystein Elgsaas a réussi la prouesse de construire le premier gratte-ciel en bois en circuit court : tous les acteurs de la filière sont situés dans un rayon de moins de 20 km. Plus grande tour au monde entièrement réalisée en bois (85 m), la Tour Mjosa sera inaugurée au printemps 2019.

D’autres matériaux naturels peuvent servir à la construction et s’intégrer complètement à des stratégies localistes. Déjà présents dans 9 régions, les Chanvriers en Circuits Courts produisent du chanvre fermier qu’ils transforment eux-mêmes en matériau pour l’écoconstruction (béton de chanvre) et développent sa commercialisation en circuits courts depuis les filières locales.
 

Crédits photos : Getty Images (Gwenael_LE_VOT ; Hoxton/Tom Merton ; divgradcurl) – Shutterstock.